La force des valeurs de Gandhi

Aurore Lafougère

GandhiDans la première moitié du XXe siècle, un combattant pacifique s'est dressé contre la violence des hommes et le colonialisme britannique : il a conduit vers l'indépendance une Inde aux multiples facettes et aux valeurs diverses.

Le 2 octobre 1869 à Porbandar, naquit un petit garçon qui, devenu adolescent au CP affirmé, eut un choc terrible qui modifia le cours de ses valeurs pour la vie. Il partit alors à la recherche d'une force, d'une Vérité DQ qui allait, bien des années plus tard, modifier l'équilibre de son pays et faire chanceler l'Empire britannique. C'est l'histoire d'un homme qui vécut une transformation personnelle qu'il tenta d'appliquer à une nation entière, l'histoire de la psychogenèse d'un individu qui influença la sociogenèse de son vaste pays.

Le petit garçon s'appelait Mohandas Karamchad Gandhi, dit Bapu, Moniya, Mahatma, ou Gandhiji.

L'étude du positionnement de Mohandas sur l'Ennéagramme a montré comment les motivations inhérentes à sa personnalité ont fait de lui le père libérateur de l'Inde et l'icône des peuples opprimés à travers le monde. Il est aujourd'hui temps de compléter cette analyse avec l'évolution des valeurs profondes du Mahatma. Quel a été le cheminement de Gandhi sur la spirale des valeurs, et en quoi ces valeurs ont-elles autant interpellé un sous-continent divisé ? Pourquoi autant de personnes, encore aujourd'hui, s'inspirent-elles des valeurs de Gandhi ?

AN-BEIGE

Les écrits de Gandhi et les témoignages ne permettent pas de savoir comment le jeune bébé a vécu ses premiers mois et son passage dans le vMème AN. Toutefois, l'instinct de conservation blessé est visible et a été analysé dans l'étude, déjà citée, de l'ennéatype de Gandhi. Étant donné le lien existant entre AN et l'instinct de conservation, le passage dans ce niveau d'existence a indéniablement posé problème.

Gandhi présente des dysfonctionnements notoires sur de nombreux sujets relatifs à la conservation : la nourriture, une obsession maladive de l'hygiène, les souffrances imposées à son propre corps (grève de la faim et refus de se soigner avec la médecine traditionnelle lors de maladies), les expériences médicales, etc. Les exemples les plus extrêmes sont bien évidemment les dix-sept jeûnes à mort que Gandhi a entrepris dans sa longue vie, le premier ayant débuté le 15 mars 1918 à Ahmedabad — il avait alors 49 ans ; certains de ces jeûnes ont gravement mit sa vie en péril.

BO-VIOLET

L'Inde est un pays où le vMème BO s'exprime avec force et où le taux d'alphabétisation reste extrêmement bas. D'après les croyances indiennes, par exemple, on est lié par une parole, même dite en l'air : la puissance magique de la parole. La vie de Gandhi s'inscrit dans ce contexte aux fortes valeurs BO.

Les premiers souvenirs relatés dans l'autobiographie de Gandhi remontent à l'âge de six ou sept ans, bien après son passage en BO. De cette époque, le jeune Gandhi a conservé un rituel très efficace contre ses peurs, la répétition du « Râm, Râm, Râm » que sa nourrice lui a appris et qu'il utilisera toute sa vie comme un « remède infaillible contre la peur ». [2, p. 45]

GandhiMalgré le peu d'informations, on peut supposer que le passage en BO ne s'est pas déroulé idéalement, puisque le sous-type social est dominant chez Gandhi. Il semble que le premier groupe de référence qu'est la famille n'a pas su sécuriser suffisamment le jeune Mohandas puisqu'il a tenté, toute sa vie, de recréer des groupes de type BO, notamment en fondant plusieurs communautés. La première tentative a eu lieu en 1904 à Phoenix en Afrique du Sud (Tolstoï Farm), suivie de nombreuses autres : la fondation de l'ashram de Sabarmati en 1915 dans la banlieue d'Ahmedabad en Inde, puis en 1918 la fondation de l'ashram de Kheda à Gujarat, ou encore l'ashram de Sevagram en 1936. Les ashrams de Gandhi sont des communautés de type BO : ils sont autosuffisants, l'apprentissage s'y fait par imitation des aînés qui doivent servir d'exemples, les anciens doivent instruire les plus jeunes, chacun y a sa tâche et sa place définies.

Il est intéressant de noter ici que Gandhi, qui a tout de même fait des études d'avocat en Angleterre, n'a jamais pris la peine d'offrir des études décentes à ses propres enfants. Il considère que l'enseignement transmis par les anciens et par l'observation des tâches courantes de la vie est suffisant.

Parfaitement adapté à son temps, Gandhi a conservé toute sa vie une compréhension intuitive des valeurs BO. Il a su, par exemple, dans son rôle de leader des masses, jouer parfaitement sur la ritualisation des événements : pour chaque action importante, il met en place des rites simples que les populations analphabètes comprennent aisément. Ainsi, lors du mouvement des ouvriers textiles d'Ahmedabad, qui n'est autre qu'une répétition à l'échelle locale de ses futures campagnes nationales, « Gandhi réussit à donner aux réunions sous le baboul la forme d'un grand rituel qui donnera bientôt naissance à des rituels mineurs. » [6, p. 325] Les rituels de Gandhi reposent essentiellement sur la tradition orale : paroles, lectures de textes en public, chants, gestuelle simple et symbolique.

CP-ROUGE

Comme c'était déjà le cas pour BO, les premiers souvenirs rapportés dans l'autobiographie datent d'après le passage en CP.

GandhiToutefois, le témoignage de la sœur aînée de Gandhi laisse penser qu'il a affirmé un CP marqué dans sa petite enfance. Elle raconte qu'il contestait fortement toute limitation ou interdiction de ses envies du moment : il « était bon d'éloigner Moniya de la maison, car, lorsque son père n'y était pas, il était disposé à s'arroger des droits étranges. Il retirait par exemple, le portrait du Prince régnant de la stèle […] pour se mettre à sa place. […] Il avait aussi l'habitude d'éparpiller les ustensiles du culte et d'écrire sur le plancher. Quand sa mère essayait de le lui interdire, il contestait avec force. […] D'autre part, il contestait aussi fortement toute nécessité d'être surveillé hors de la maison. » [6, p. 96]

Gandhi, dernier né de la quatrième épouse de son père, a sans doute eu une position de favori dans la famille, et donc la liberté d'exprimer ses impulsions davantage que les autres enfants de la fratrie. [6, p. 94] Cette hypothèse est cohérente avec la construction de l'identité forte du Mahatma qui a su trouver, plus tard à l'âge adulte, les ressources pour exprimer et imposer ses opinions, malgré les doutes qui le pétrissaient.

Par ailleurs, cette position de « chouchou » a probablement contribué à développer chez lui un sous-type sexuel — dont on sait qu'il se met en place lors du passage en CP — particulièrement visible : « Il semble, en effet, que Moniya ait su exiger des relations de parenté particulières. Sans doute le fait d'être le dernier enfant d'une jeune mère et d'un patriarche vieillissant lui donnait-il dans la famille une place centrale, et la facilité de se faire “gâter”. Il semble avoir exploité cet avantage et développé une espèce d'attachement tenace et habile qui donnait à ses parents le sentiment que leurs relations avec lui étaient uniques. […] Se sentant toujours relativement isolé dans le groupe, il chercha d'une manière intense des relations de personne à personne, jusqu'à ce qu'en Afrique du Sud, il ait trouvé un style professionnel et politique qui lui permit de se trouver dans une telle relation de tête à tête avec une communauté de disciples. » [6, p. 95]

La malédiction du creux γ

Gandhi et ses biographes rapportent de nombreuses anecdotes de son adolescence qui révèlent indéniablement un creux γ en CP vers l'âge de 12 ans : « Comment ce garçon à la conscience précoce a-t-il réussi à “expérimenter” aussi avec la délinquance ? C'est là un des problèmes les plus difficiles à interpréter pour tout le monde – y compris le Mahatma, en tant que témoin de lui-même. […] Pyarelal a su, mieux que d'autres, reconnaître dans cette affaire un de ces tests si fréquents à l'âge de la puberté. » [6, p. 121]

À cette époque, alors que Gandhi respecte parfaitement la discipline à l'école, il bafoue toutes les règles à l'extérieur : il fréquente un intouchable — sujet totalement tabou dans son milieu —, il mange de la viande pour devenir plus fort, fume, chaparde chez un commerçant, va dans un bordel et transgresse « tous les interdits où la religiosité ambiante voulait l'enfermer ». [1, p. 27]. Gandhi et Sheik MehtabC'est aussi à cette époque qu'il est inséparable de son ami Sheik Mehtab qui a été qualifié de « mauvais ami » par la plupart des biographes et que le psychanalyste américain Erikson voit comme la « personnification de l'identité négative de Mohandas ». [6, p. 123] Ils forment, avec un troisième larron, un clan uni : « On raconte que ses deux amis ont protégé Mohan contre les brutes qui auraient essayé d'éprouver le courage d'un garçon qui avait l'habitude de dénoncer les autres, au nom de la “vérité”. » [6, p. 122]

C'est dans ce creux γ de l'adolescence que les amis envisagent un suicide, ne pouvant plus supporter leur manque d'indépendance et l'interdiction de fumer. [6, p. 121]. À ce sujet, Gandhi écrit : « Ne rien faire sans la permission de mes aînés c'était intolérable. » [2, p. 37] Cette impulsion tourne vite court !

Ce creux γ en CP se termine tragiquement, d'une manière qui marque profondément le jeune garçon. Alors que son père est mourant, Gandhi s'absente, sous le coup d'une pulsion sexuelle, pour aller voir sa femme alors enceinte. Son père meurt à ce moment-là. Un domestique vient taper à la porte de Gandhi pour l'informer du décès. Plus de cinquante ans après le drame, Gandhi avoue ressentir encore la brûlure au front de cette « double honte », honte d'avoir raté le dernier souffle de son père en raison d'une pulsion sexuelle, et honte de l'enfant mort-né qui, selon Gandhi, est une punition divine — superstition BO et/ou culpabilité DQ : « Je me sentais couvert de honte et malheureux. […] Je compris que si la passion bestiale ne m'avait aveuglé, la torture d'avoir été loin de mon père à ses derniers moments m'eût été épargnée. La mort l'eût trouvé dans mes bras. » [1, p. 29] La honte est très certainement amplifiée par le sentiment de déloyauté à son père et par l'importance qu'accorde Gandhi à la figure paternelle, caractéristiques de l'ennéatype 6.

Erik Erikson qualifie l'événement de « malédiction », propre à certains grands hommes, qui « indique qu'un aspect de leur enfance ou de leur jeunesse va finalement représenter pendant toute leur vie un compte qui ne pourra jamais être réglé et restera une dette existentielle. […] La malédiction est plutôt ce que nous autres, cliniciens, appelons un “souvenir-écran”, c'est-à-dire la condensation et la projection d'un conflit dominant de l'enfance sur une seule scène dramatisée. » [6, p. 116]

Avec le double éclairage qu'apportent la Spirale Dynamique et l'Ennéagramme, il apparaît évident que la honte a été si forte que Gandhi a entrepris, tout au long de sa vie, de vaincre les pulsions CP qui étaient en lui et de les réduire à néant : il a dompté ses sens (sexualité, appétit, gustatif, etc.) en se voulant exempt de tout désir. [2, p. 50-51]

Pourtant, Gandhi ressent ses pulsions. Il raconte : « Depuis mon retour en Inde, je n'ai cessé d'expérimenter la présence en moi de passions prêtes à se réveiller et à sortir de leur repaire. Le fait d'en avoir conscience me remplit d'un sentiment d'humiliation, mais non de défaite ». [4, p. 80]

Parce que CP cherche par-dessus tout à éviter la honte, la « malédiction » explique en partie les manques de Gandhi par rapport à ses enfants : « Mohandas n'a pas la fibre paternelle et ne l'aura jamais : ses enfants sont d'une certaine façon pour lui le témoignage vivant de son manque de contrôle sexuel » [1, p. 45] La honte a été si forte que la loyauté à ses enfants est oubliée et ne fera jamais partie de ses priorités.

Un CP affirmé

La force avec laquelle Gandhi tente de dompter ses impulsions est révélatrice de l'importance de son CP. Il en est de même avec la relation épidermique au respect et à la dignité que Gandhi a très tôt mis en place. Beaucoup d'anecdotes racontées dans Mes Expériences de vérité révèlent cette obsession de la dignité, issue probablement de valeurs CP : garder une bonne image, obtenir le respect. Par exemple, alors qu'il s'apprête à quitter l'Afrique du Sud, Gandhi change d'avis et reste pour s'opposer à un projet de loi qui « touche à la racine de notre respect de nous-mêmes ». [6, p. 157] Il s'agit du Franchise Amendment Act visant à priver les descendants des citoyens importants étrangers de leur droit de vote au Natal. Gandhi est le seul des Indiens d'Afrique du Sud à remarquer cette insulte à leur dignité.

Sa philosophie, sur laquelle je reviendrai longuement dans les paragraphes suivants, n'est pas pour les faibles. Elle s'adresse à des individus suffisamment forts. Gandhi affirme que « s'il n'y a le choix qu'entre la lâcheté et la violence, alors il préconise la violence ». [3, p. 248]

L'analyse des quelques cas connus de colères de Gandhi démontre un rapport évident avec le manque de respect et donc la transgression d'une valeur CP. J'ai sélectionné deux exemples :

  • En 1893, il se fait jeter dehors et maltraiter par un agent anglais, un sahib. Gandhi exige des excuses qu'il n'obtient pas, et ravale sa honte ainsi que son énorme colère. Comme cet incident et cette insulte ternissent son image et son futur en tant qu'avocat dans la région, il décide alors de partir en Afrique du Sud. [2, p. 125]
  • A Tolstoï Farm, un jeune garçon dépasse la mesure et manque de respect à Gandhi qui explose : « Je ne punissais jamais mes élèves, mais cette fois, ma colère était extrême […] [L'élève] demeura insensible et tenta de se jouer de moi. À la fin, je saisis une règle qui était à portée de ma main et je lui assénai un coup sur le bras. Je tremblais en lui donnant ce coup. […] Mais je regrette encore ce geste violent. Je crains bien de lui avoir montré, ce jour là, non pas l'esprit en moi, mais la bête. » [2, p. 431]

GandhiDe son passage en CP, Gandhi conserve une compréhension intuitive et une capacité à gérer l'importance de ce niveau d'existence. Lorsqu'il est l'arbitre entre deux parties lancées dans une procédure sans fin en Afrique du Sud, il écrit qu'il « savait que cette affaire ruinerait l'adversaire, […] et qu'une loi non écrite parmi ces gens voulait que “la mort soit préférable à la faillite” ». [6, p. 156] Il convainc alors son employeur de laisser une sortie honorable à l'adversaire, lui évitant une honte certaine, intolérable en CP.

Gandhi était doté d'un fort sens de l'honneur et du respect, racine probable de son extrême sollicitude vis-à-vis des minorités opprimées. En Afrique du Sud, par exemple, il existe alors un système d'Indiens sous contrats, qui n'est autre qu'une forme d'esclavage. Gandhi vit « sa première rencontre bouleversante avec un homme physiquement maltraité. […] Cela montre combien Gandhi se sentit concerné, à cette époque, par ces semi-esclaves, et aussi avec quelle habileté, il sut dramatiser leur dilemme, afin d'impressionner le public en lui présentant une histoire de l'Inde d'un nouveau genre, avec une nouvelle espèce de martyrs et de héros. » [6] Avec beaucoup d'habileté, Gandhi a su jouer, probablement de manière inconsciente, sur la recherche du statut héroïque cher à CP !

Le passage en CP et la force du creux γ de l'adolescence ont marqué à tout jamais le jeune Mohandas qui a eu le temps d'exprimer largement son CP, lui permettant d'afficher, plus tard, une contre-phobie excessive, abordée dans l'étude de son ennéatype. Cette période développe également, chez le jeune homme, une tendance exacerbée à éviter la honte, une farouche volonté à dompter ses pulsions, et une hypersensibilité sur les sujets de la dignité et du respect.

Il semble également que la transition de CP vers DQ ait été trop rapide et violente, laissant le futur Père de la Nation en proie à une culpabilité trop importante. Selon Erik Erikson, « notre siècle de recherches cliniques pourrait peut-être ne voir dans ses confessions que l'aveu d'avoir été possédé par un sentiment de culpabilité irrationnel. » [6, p. 95]

DQ-BLEU

« Cet absolutisme moral que vous avez trouvé être une arme nécessaire contre votre propre instinctualité vous faisait voir une malédiction irréversible dans la moindre indulgence envers les instincts. » [Erikson, 6, p. 233]
« Mais il est une chose qui prit fortement racine en moi : la conscience que la morale est le fondement de tout et que la vérité est la substance de toute morale. La vérité devint mon seul but. » [2, p. 49]

GandhiFace à la force de son CP, Gandhi trouve la parade : une vérité DQ qui limite les effets du niveau d'existence précédent. Toute sa vie, Gandhi, pétri de culpabilité et de pulsions, a cherché une Vérité et son autobiographie s'intitule, logiquement, Mes Expériences de vérité :

  • « J'avais fait de ma volonté de servir ma propre religion. […] Je m'étais rendu en Afrique du Sud par goût des voyages, pour échapper aux intrigues du Kathiawad et pour gagner ma vie. Mais en même temps, je cherchais Dieu et la plénitude intérieure. » [4, p 48]
  • « J'ai acquis la ferme conviction que l'éthique est à la base de tout et qu'elle a pour substance la vérité. » [4, p. 33]
  • « Il se peut que je sois méprisable, mais dès que la Vérité se sert de moi pour s'exprimer, je suis invincible. » [4, p. 137]

Les germes de DQ ont été plantés très tôt chez le jeune Mohandas notamment par la rigidité du système des castes indiennes et par la religiosité de sa mère. Il affiche rapidement un vMème DQ plutôt fort : les règles le rassurent et il les accepte bien volontiers. Toutes les caractéristiques des valeurs DQ se retrouvent dans la vie de Gandhi :

  • Il s'est appliqué à vivre en conformité avec les exigences de sa Vérité Ultime :
    • Dans sa jeunesse, il a toujours suivi à la lettre les règles et règlements, notamment ceux de sa caste (ce sujet à été développé dans l'étude de l'ennéatype de Gandhi) ;
    • Il s'est fait fort d'être un exemple pour les autres, notamment ses disciples, les enfants et les habitants de ses ashrams ;
    • Il a prononcé un vœu de chasteté afin de pouvoir servir davantage la communauté ; ce vœu correspond à sa Vérité alors en construction ;
    • Il a élaboré des règles de conduites très précises au sujet de sa Vérité, Satyagraha (cf. infra).
  • Gandhi a passé sa vie à contrôler ses impulsions par l'obéissance. Le traumatisme vécu en CP explique la force avec laquelle Gandhi a combattu toutes ses pulsions :
    • Il a pris le contrôle sur son appétit, sa sexualité et tous ses sens ;
    • Le Satyagraha implique un contrôle total, une auto-discipline absolue, avant d'avoir le droit de devenir un Satyagrahi (cf. infra) : « Home Rule veut dire se gouverner soi-même, et se gouverner soi-même veut dire se contrôler soi-même. Seul celui qui est maître de lui-même est maître dans “sa maison”. » [6, p. 203]

Pendant toute la seconde partie de sa vie, Gandhi a inlassablement rappelé les règles de sa philosophie. Son style de supervision est également très DQ puisqu'il veille à tout dans les moindres détails. Une fois de plus, le trait a fait sourire plus d'un biographe qui s'est demandé pourquoi un tel homme avait autant eu le souci de la vérification. Probablement une manifestation de la rigidité de DQ, comme son obsession de la correction (langage, tenue, horaires, etc.) qui a été largement évoquée dans l'étude de son ennéatype.

La stabilisation de Gandhi dans l'état α du vMème DQ est identifiable et survient avec son installation en 1896 dans sa maison d'Afrique du Sud. À ce sujet, Erik Erikson écrit : « Dans l'imagerie ancienne, la “maison” d'un homme est le centre de son territoire, qu'il s'agisse d'une demeure familiale ou d'une ferme, d'une firme ou d'une famille, d'une dynastie ou d'une église ; et sa “cité” désigne la limite de l'ensemble des maisons associées avec la sienne. […] Gandhi s'installait maintenant en vue de ses tâches professionnelles et il réunit en un seul et même style de vie sa compétence de juriste, sa passion de réformateur et son sens religieux d'une vérité universelle. […] Cette vérité, Gandhi a réussi à la vivre, longtemps avant de savoir la formuler. » [6 p. 163]

À la recherche de la Vérité

À la recherche d'une Vérité qui lui convienne, Gandhi s'est déclaré athée dans sa jeunesse, hésitant à choisir entre des religions qu'il trouvait équivalentes. Il a néanmoins choisi l'hindouisme et s'est déclaré ouvert aux autres religions jusqu'à la fin de sa vie :  «Les religions représentent des routes différentes qui convergent au même point. Peu importe si nos chemins ne sont pas les mêmes, pourvu que nous atteignions le même but. À vrai dire, il y a autant de religions que d'individus. […] En fait, la religion devrait marquer chacune de nos actions. Il ne faut voir là aucun sectarisme, mais la croyance que l'univers est gouverné par des règles morales. » [4, p. 114]

Profondément croyant dans la seconde partie de sa vie, Gandhi voit Dieu dans toute création : « Si j'étais sûr de trouver Dieu dans une caverne de l'Himalaya, je m'y rendrais sur le champ. Mais je sais qu'Il est nulle part ailleurs qu'au cœur de l'humanité. » [4, p. 120]

Toutefois, il s'est élevé avec force contre le dogmatisme, quel qu'il soit et, dans sa proposition de projet d'éducation pour l'Inde, il a prôné une éducation laïque : « Nous n'avons pas intégré l'enseignement religieux à notre projet d'éducation de Wardha, car nous avons malheureusement le sentiment que les religions, telles qu'elles sont enseignées et pratiquées aujourd'hui, sont davantage facteur de conflit que d'unité. » [Document on social, moral and spiritual values in Education, New Delhi, NCERT 1979, p. 20] Au sujet de ses adeptes, il écrit : « l'ennui avec nos sectaires de l'ahimsa est qu'ils en font un fétiche qu'ils vénèrent aveuglément. De la sorte, ils opposent le plus grand obstacle à ce que le véritable ahimsa se répande parmi nous. » [4, p. 85]

Sa position est ambivalente et, ne trouvant de Vérité parfaite dans aucune des religions existantes, Gandhi a construit sa Vérité au fil des ans et au gré de ses expériences.

Satyagraha : force de Vérité

« Quand je pense au contraste qui existe entre ma petitesse, la faiblesse de mes moyens et la grandeur de ce qu'on attend de moi, je suis pris de vertige. Mais, en même temps, je le vois fort bien, cet immense espoir que mes compatriotes placent en moi n'est nullement un hommage à ma personnalité qui est un curieux mélange de Dr Jekyll et Mr Hyde. Non, ils y voient l'incarnation, sans doute incomplète mais d'autant plus remarquable étant données mes limites, de deux qualités inestimables : la vérité et la non-violence. » [4, p. 146]
« Le mot satyagraha s'attacha désormais à la technique de résistance de masse utilisée par les gandhiens. Car elle constituait l'arme absolue d'un peuple opprimé par des lois injustes. On parlera de satyagrahis pour désigner les militants de la non-violence. » [1, p. 77]

GandhiCette Vérité, Gandhi l'a expérimentée en Afrique du Sud. Il a ensuite œuvré à l'établissement d'un ordre nouveau qui s'apparente presque à un ordre religieux. Erikson l'exprime, mieux que tout autre, dans une lettre ouverte au Mahatma : votre acte « fut en même temps une ritualisation monastique avortée, car vous, Mahatmaji, vous avez toujours essayé, et parfois désespérément, de nouer ensemble les extrémités libres de vos contraintes et restrictions dans un schème nouveau, qui fournirait une nouvelle espèce d'“ordre”. Si vous apparaissez à un observateur occidental comme ayant agi arbitrairement et d'une manière fragmentaire, celui-ci devrait se rappeler que votre tradition religieuse a toujours permis une multitude étonnante de règles mineures et de petits rites. Cependant votre propre critère de la santé morale de beaucoup de vos règles est devenu le critère d'une communauté. » [6, p. 224]

Il convient ici de replacer de replacer l'action de Gandhi dans le contexte indien qui ne pose pas les mêmes règles morales et qui donne parfois l'impression que les Indiens sont des menteurs chroniques. « Gandhi a lui-même essayé d'introduire dans la vie indienne un “oui, oui” et un “non, non” presque chrétiens, ou du moins socratiques, en insistant tantôt sur la réalité factuelle du contenu, tantôt sur l'honnêteté de la confession, tantôt sur une coopération qui soit sans équivoque. […] Gandhi avait essayé de dresser un rempart fondé sur un respect absolu des faits, une ponctualité obsessive et une responsabilité absolue, tout cela faisant partie d'un flux significatif qu'il appelait la Vérité. » [6, p. 34-37]

La vérité, selon Gandhi, s'appelle Satyagraha, combinaison de deux mots sanscrits : vérité et force. Le Satyagraha naît en Afrique du Sud alors que Gandhi défend les droits des Indiens sous contrat. Il teste ensuite sa méthode en Inde en prenant position avec les ouvriers textiles d'Ahmedabad en 1918, pour ensuite la déployer au niveau national en 1928 à Bartoli où 87.000 paysans luttent contre une augmentation de taxe de 22 % par l'administration anglaise. Le Satyagraha prend ensuite sa pleine ampleur avec la marche du sel en 1930. Le Satyagraha est un instrument de Vérité, « une force agissante de la vie spirituelle, ce genre de force qui “déplace les montagnes”. » [6, p. 184]

Pour Gandhi, devenir Satyagrahi signifie « étudier les faits équitablement et assidûment dans les moindres détails, les présenter d'un manière franche et généreuse dans les réunions publiques, et formuler des exigences minimales, soutenues par la menace de recourir au Satyâgraha ». [6] Devenir un Satyagrahi implique surtout de se conformer à un ensemble de règles rigoureuses :

  • Vivre en conformité stricte avec les exigences du Satyagraha, maîtriser de ses impulsions et obéir à des règles précises : « Avant d'être apte à pratiquer la désobéissance civile, on doit avoir fait volontairement et respectueusement obédiences aux lois de l'État. La plupart d'entre nous obéissent à ces lois par peur des sanctions qu'entraîne la contravention, et cette remarque vaut notamment pour ce qui est de celles de ces lois qui n'impliquent aucun principe moral. […] Il n'empêche que [l'homme honnête] observerait tout règlement obligatoire de cet ordre, ne serait-ce qu'afin de s'éviter le désagrément d'avoir à faire face à des poursuites pour avoir enfreint ledit règlement. Se plier de la sorte n'a rien de commun avec l'obéissance librement consentie et spontanée que l'on exige du Satyagrahi. Le Satyagrahi obéit intelligemment et de son propre accord aux lois de la société, parce qu'il considère cette attitude comme un devoir sacré. Ce n'est que lorsqu'on a ainsi scrupuleusement obéi aux lois de la société que l'on est en mesure de faire exactement le partage entre règles bonnes et justes, et règles injustes et iniques. Alors seulement entre-t-on en possession du droit de désobéissance civile à certaines lois dans des circonstances bien définies. » [2, p. 602] Comme l'a très justement souligné Erik Erikson, le futur Satyagrahi doit « apprendre à choisir activement et positivement ce qu'on ne doit pas faire, capacité éthique à ne pas confondre avec l'incapacité puritaine d'enfreindre une interdiction. » [6, p. 132] Le cadre d'utilisation du Satyagraha est règlementé et doit être utilisé avec parcimonie. Les demandes des Satyagrahis doivent être raisonnables et limitées avec précision.
  • Inciter les autres à agir de même en étant un exemple parfait, ce que Gandhi a fait toute sa vie.
  • Ne pas hésiter à se sacrifier pour la Vérité : « La loi du Satyagraha veut qu'un homme, sans arme et à court de tout autre moyen pour trouver une issue, accomplisse le sacrifice suprême en immolant son corps. » [4, p. 175]

Étant donnée la précision des règles autorisant le recours à cette Vérité, une formation des futurs Satyagrahis est indispensable à l'amorce de toute action de masse. Gandhi a d'ailleurs interrompu l'un de ses mouvements de non-coopération suite à une erreur de jugement : « Mon erreur tenait dans le fait que je n'avais pas su observer cette limite nécessaire. J'avais lancé au peuple l'appel à la désobéissance civile avant qu'il fut qualifié pour y répondre, et cette erreur m'apparaissait, dans son ampleur, grosse comme l'Himalaya. » [2, p. 602]. Gandhi fait ici allusion à la tragédie du Chauri Chaura : des violences ont éclaté en février 1922 en pleine campagne de non-coopération, faisant vingt-sept policiers tués. Gandhi juge alors que ses fidèles ne sont pas encore prêts. Il attendra six ans pour relancer une campagne. Pendant ces six années, il parcourra le pays pour propager sa philosophie et éduquer les futurs Satyagrahis.

Bizarrement, j'ai longtemps cherché chez Gandhi la forme de punition que prend la Vérité Ultime qui « exclut l'usage de la violence car l'homme n'est pas capable de connaître la vérité et n'a donc aucune compétence pour punir ». [6, p. 225] La résistance passive est finalement la seule solution car elle « est une méthode qui permet de défendre tout droit qui se trouve menacé en faisant retomber sur soi les souffrances qui peuvent en résulter ». [4, p. 159] L'évidence est là : la philosophie de Gandhi interdit toute forme de violence envers les autres ; donc « pour contraindre l'autre à changer d'attitude, la seule violence permise au non-violent est celle qu'il s'inflige à lui-même ». [1, p.74] Ainsi, le jeûne, avec sa forme ultime qui est le « jeûne à mort », est à la fois une punition et un sacrifice suprême de soi. Gandhi découvre très tôt la force de cette punition, alors qu'il n'a pas encore formulé clairement les lois du Satyagraha. À Phoenix, il décide de s'imposer pénitence par un jeune de sept jours et s'octroie un seul repas par jour pendant quatre mois et demi afin de punir deux adolescents de l'ashram qui ont commis une faute grave. [2, p. 436]

En termes de communication, la Vérité de Gandhi propose des règles écrites et la répétition est omniprésente. L'autobiographie de Gandhi n'est qu'un outil de propagande à destination des jeunes Indiens. Gandhi a toujours beaucoup écrit sur divers sujets. Ses principes de Vérité sont clairement énoncés dans les documents suivants : Satyagraha in South Africa (1928), Hind Swaraj (1938), The story of my experiments with truth (1940), Satyagraha (1951) et une multitude d'articles de journaux. Toutefois, pour propager le Satyagraha et éduquer les foules, Gandhi ne s'est pas servi d'un Livre quel qu'il soit. En effet, dans une société à plus de 60 % analphabète, la tradition orale est la seule efficace, et c'est sur cette oralité que Gandhi s'appuie lorsque, nomade infatigable, il parcourt l'Inde expliquant et enseignant les principes de son action.

La philosophie de Gandhi puise indéniablement ses sources profondes dans les valeurs DQ : il a « offert le modèle du Satyagraha pour certains domaines de la vie, comme Freud a offert la psychanalyse pour d'autres ». [6, p. 233]

Le père de la Nation

GandhiGandhi a souvent été qualifié de « père de la Nation » indienne. Le titre n'est pas usurpé. Les notions de patrie et de nation apparaissent avec DQ, et Gandhi, mieux qu'aucun de ses prédécesseurs, a su pressentir les prérequis nécessaires à la création d'une nation :

  • La langue unique a été l'un des chevaux de bataille de Gandhi. Sous le Raj britannique, la langue officielle est l'anglais. Gandhi a toujours argumenté pour l'utilisation des langues locales : « Le nombre de personnes parlant hindi est de presque 65 millions. Si nous incluons les langues sœurs de l'hindi, leur nombre est presque de 220 millions. Comment l'anglais que moins de cent mille Indiens parlent correctement réussit-il à rivaliser avec une langue si répandue ? Si aujourd'hui nous n'avons pas commencé à mener nos affaires nationales en hindi, ce fait est dû à notre lâcheté, à notre manque de foi et à notre ignorance de la grandeur de la langue hindi. » [6, p. 271] « Il sentait qu'une des premières qualités nécessaires à un homme libre est l'aptitude à bien s'exprimer dans la langue de son enfance. Si Gandhi a fait plus tard des propositions inacceptables et inefficaces pour résoudre les problèmes linguistiques vraiment sans issue de l'Inde, il est évident qu'en principe il avait raison, et que l'Inde d'aujourd'hui est plus misérable du fait qu'aucun de ses leaders n'ait suivi Gandhi qui avait assez de perspicacité et d'autorité pour s'atteler à ce dilemme linguistique avec autant de zèle propagandiste que de vigueur. […] Car la vérité devient une chose bien vague quand la plus grande partie des affaires officielles et pas mal de celles de la vie quotidienne d'un peuple doivent être traitées, ou bien dans un anglais maniéré et souvent écorché, ou dans une multitude d'idiomes qui ne donnent qu'approximativement le sens qu'on veut exprimer. » [6, p. 242]
  • L'unité indienne : Gandhi est celui qui a le plus ardemment combattu pour cette unité et pour empêcher la partition de l'Inde.
  • Le ralliement d'une majorité : Gandhi, de part son appartenance à caste des Banias (commerçants), dispose d'une position privilégiée pour rassembler une majorité représentative du sous-continent. Il a su rallier à la lutte pour l'indépendance une partie des classes moyennes (marchands et commerçants), certaines couches aisées de la paysannerie, et la masse des pauvres. Gandhi a su ouvrir le Congrès indien, jusque-là réservé à une élite, à une majorité représentative en introduisant une cotisation modique et en organisant une pyramide de comités du niveau local jusqu'au niveau national (on peut y avoir une tentative d'organisation hiérarchique de type DQ).
  • Un drapeau représentatif : Gandhi a également attaché de l'importance au drapeau indien, symbole de la future patrie. En 1916, il demande des modifications au projet de drapeau afin qu'il symbolise toutes les religions de l'Inde.
Satyagraha : Vérité DQ contre Vérité BLEU

« La désobéissance civile est la clé du pouvoir. Imaginez un peuple tout entier refusant de se conformer aux lois en vigueur et prêt à supporter les conséquences de cette insubordination ! Toute la machinerie législative et exécutive se trouverait, du même coup, complètement paralysée. » [4, p. 240]

Le génie de Gandhi est d'avoir su mener une action parfaitement adaptée en termes de valeurs aux circonstances de son époque. En effet, il est le premier à avoir porté le combat contre les Anglais sur leur propre terrain DQ, leur niveau d'existence dominant — même s'ils culminaient en ER. Il invente une Vérité (Satyagraha) qui va à l'encontre de la Vérité de l'autre : la loi anglaise. Sa Vérité est celle de la désobéissance civile : une désobéissance volontaire aux lois afin de mieux les combattre, stratégie déjà éprouvée avec un certain succès en Afrique du Sud.

Gandhi étudie toujours au préalable les tenants et aboutissants de la loi pour voir comment mieux la combattre. En 1918, alors que Gandhi a appelé à un hartal (grève) général, les Satyagrahis décident de mettre en vente des livres interdits afin de montrer leur volonté de transgresser les lois. Gandhi et ses partisans ne cachent pas leur déception lorsque les Britanniques, ne pouvant pas jeter tous les contrevenants en prison, décident que cette pratique est légale.

Rappelons qu'avant Gandhi, le combat pour l'indépendance de l'Inde s'est essentiellement porté sur le terrain CP avec une résistance violente et stérile, au Bengale et au Maharastra. Le reste de l'Inde, une grande majorité, a courbé l'échine sous le joug de l'occupation britannique : les brahmanes se sont engagés dans une collaboration servile, les Ksatriyas (castes des guerriers) ont été séduits par les honneurs fictifs accordés dans le système des Maharajas (CP qui sauve son image et son honneur), et les castes laborieuses ont été trop exploitées pour se révolter en bloc. Gandhi, de part sa position dans la caste commerçante, était le seul à même de rallier les castes supérieures, et inférieures et il a été le premier à combattre l'Angleterre sur le terrain de valeurs DQ.

Fortement critiquées par les détracteurs de Gandhi, les lettres du Mahatma à un certain Herr Hitler sont, à mon avis, l'illustration de sa profonde croyance dans sa Vérité universelle : Gandhi tente d'éviter un conflit mondial à opposant sa Vérité non-violente à la Vérité hitlérienne (le nazisme).

D'une manière générale, il me semble que si la philosophie de Gandhi a été reprise dans le monde entier, c'est parce qu'elle propose une solution DQ à des populations opprimées et pour lesquelles la violence CP n'est plus tolérable. Gandhi a proposé une philosophie qui trouve parfaitement sa place dans les sociétés en transition CP/DQ.

Satyagraha : un outil de transformation pour la société indienne ?

« Il est facile de voir que la force spirituelle est infiniment supérieure à la force physique. » [4, p. 174]
« Il y a beaucoup de vanité dans la pauvreté de Gandhi, beaucoup de suffisance dans son humilité, beaucoup d'acharnement entêté dans son impuissance, et cela jusqu'au jour où il trouva un levier capable de transformer — pour lui-même et pour les Indiens dans le dénuement — la pauvreté, l'humilité et l'impuissance en une force nouvelle et un instrument nouveau. » [6, p. 141]

Dans un pays où les vMèmes BO et CP sont omniprésents, le génie de Gandhi a consisté à offrir une Vérité acceptable par les niveaux d'existence précédents. Il a ainsi agi comme un passeur, permettant probablement à beaucoup de ses partisans d'accéder aux valeurs DQ.

Le style de communication et la ritualisation qu'il a mis en place ont sans doute contribué à sécuriser les individus ayant un BO très fort.

Gandhi a très bien su dramatiser la condition de certains opprimés, et les présenter comme une nouvelle espèce de martyrs ou de héros, jouant habilement sur les valeurs CP.

Enfin, sa philosophie ne permet pas de machine arrière pour celui qui s'est engagé sur cette voie : « Ce serait corrompre le Satyagraha que de l'offrir à n'importe quelle occasion et n'importe comment… Et si quelqu'un a recours au Satyagraha sans avoir mesuré ses propres forces et subit ensuite une défaite, il ne se déshonore pas seulement lui-même ; il ternit aussi, par sa folie, la réputation du Satyagraha… Car, dans le Satyagraha, le minimum est aussi le maximum, et comme ce minimum est irréductible, il ne peut pas être question de retraite ; le seul mouvement possible est d'avancer… Quelle que soit notre force, la lutte actuelle devrait s'arrêter si les exigences pour lesquelles elle a été commencée étaient acceptées. » [6, p. 193] Ainsi formulée, aucun retour au niveau de valeurs CP n'est possible pour le Satyagrahi engagé sur une voie DQ.

La non-violence des disciples de Gandhi a souvent provoqué des creux γ, réactivations des valeurs ROUGE, des oppresseurs :

  • En Afrique du Sud, la transformation brutale d'un complexe minier en « camp de concentration » afin de s'opposer à l'esprit inventif des Satyagrahis a été suivi par des réactions policières brutales. [6, p. 201]
  • Le massacre d'Amritsar pourrait également être un gros creux γ CP de l'armée britannique en poste.

Gandhi a su, mieux que personne, canaliser la violence latente de son peuple en s'appuyant sur sa philosophie DQ. Par exemple, alors que la grève d'Ahmedabad se prolonge, Gandhi décide d'avoir recours au jeûne. Dans l'excitation et l'émotion du moment, un des ouvriers décide de se percer le cœur avec un poignard, devenant le héros du jour. Il est désarmé par Gandhi en personne. Beaucoup de débordements ont failli survenir dans la mouvance du mouvement gandhien ; Gandhi a presque toujours su les contrôler.

La libération de l'Inde aurait sans doute été beaucoup plus violente, ou, du moins, aurait pris une forme différente sans l'intervention DQ de Gandhi. Il est notoire que les seules villes n'ayant pas basculé dans un bain de sang au lendemain de la partition de l'Inde sont celles où Gandhi a séjourné. Une dernière fois, il a su contenir la violence de son peuple.

Gandhi a incontestablement contribué à instaurer des valeurs morales en Inde et a aidé le pays à évoluer vers davantage de valeurs DQ. Il n'en reste pas moins que la partition de l'Inde reste l'une des grandes tragédies du XXe siècle et un creux γ visible pour un pays en transition vers un nouvel ordre DQ.

ER-ORANGE

« La domination britannique en Inde constitue une lutte entre la civilisation moderne, qui est le royaume de Satan, et la civilisation ancienne, qui est le royaume de Dieu. L'une est le Dieu de la Guerre, l'autre est le Dieu de l'Amour » [Gandhi, Hind Swaraj]

Certains passages de la vie de Gandhi pourraient laisser penser qu'il a eu un bref accès aux valeurs de ER. En effet, en 1893-94, Gandhi découvre le confort et la réussite matérielle en s'installant comme avocat à Durban où il aménage dans ses meubles et dans une coquette maison : « Il était nécessaire de m'installer de façon indépendante chez moi. J'estimais qu'il fallait pour cela une maison de belle apparence et située dans un bon voisinage… pour mener un train de vie digne d'un avocat » [1, p. 52]. Il serait aisé de prendre ces faits pour une évolution vers le confort matériel ER. Pourtant, rien dans l'attitude de Gandhi ne démontre l'expression du soi. La volonté d'acquérir un statut est très probablement liée à d'une motivation typique de l'ennéatype 6 : éviter d'être déviant et se conformer à un train de vie “correct” pour un avocat (l'importance de la correction a été largement abordée dans le chapitre “Communication” de l'étude de l'ennéatype de Gandhi).

Rapidement, la culpabilité fait son apparition, et Gandhi a peur de « perdre son propre respect en se laissant piéger par le succès » [1, p. 60]. Il quitte alors le Natal en refusant tous les cadeaux somptueux offerts, déterminé à laisser cette vie confortable derrière lui. Ce passage occupe un chapitre important de son autobiographie dans lequel Gandhi raconte comment sa femme l'a supplié de conserver ces biens et notamment les bijoux. Elle a pleuré et a fait intervenir ses enfants. Gandhi est resté inflexible, faisant preuve d'une rigidité toute DQ sur le sujet.

De retour en Inde, Gandhi installe son cabinet d'avocat à Bombay. Il prend alors un abonnement en première classe : « Je me souviens avoir éprouvé une certaine fierté d'être le seul voyageur dans mon compartiment de première. Je réussissais dans ma profession mieux que je ne l'avais espéré. » [1, p. 64] À la même époque, il souscrit une assurance sur la vie de 10.000 roupies pour que sa femme et ses enfants ne soient pas dans le besoin en cas d'accident. Il regrette rapidement ce geste et se perd en conjectures culpabilisantes. Il finit par annuler cette assurance-vie. L'affaire occupe également un chapitre entier de son autobiographie et démontre une profonde culpabilité : Gandhi se sent coupable de manquer de confiance en Dieu et dans la communauté — déloyauté à la Vérité ultime DQ et à la communauté BO ou DQ.

Aujourd'hui, je reste persuadée que, même si Gandhi n'a pas accédé au vMème ER, il a eu des insights au sujet du futur et des dérives de ER : « Les Occidentaux sont entreprenants, impatients. Ils s'occupent uniquement d'augmenter leurs besoins matériels et de les satisfaire » [6, p. 177, extrait de Gandhi, Satyâgraha in South Africa] « Il faut mettre un terme à cette course délirante qui conduit à vouloir toujours plus d'argent. […] Le seul point de vue à considérer est de servir l'homme. » [4, p. 217] « Je fais grand cas de la liberté individuelle, mais il ne faut pas oublier que l'homme est essentiellement un être social. Il s'est élevé à son niveau actuel en apprenant à concilier son individualisme avec les exigences du progrès social. Un individualisme débridé ne peut que faire régner la loi de la jungle. » [4, p. 243]

FS-VERT

N'ayant pas installé le vMème ER, Gandhi n'a bien évidemment pas pu accéder à FS.

Il est toutefois intéressant de s'interroger sur les raisons des multiples références gandhiennes qu'a vu fleurir notre début de XXIe siècle : utilisation du nom de Gandhi, référence à sa pensée sur des weblogs traitant de l'écologie environnementale et prônant le retour à la simplicité volontaire. Effectivement, l'apparente simplicité de Gandhi, son respect de la nature, l'importance qu'il accorde à l'Homme (en opposition à la machine), son orientation vers la vie intérieure et spirituelle, sa dignité et son sens profond de la communauté peuvent séduire certains de nos contemporains positionnés en FS sur la Spirale Dynamique.

Gandhi recommandait certes la tolérance (« Les différences d'opinion ne devraient jamais susciter d'hostilité. » [4, p. 243]), mais la tolérance est possible en DQ et n'a rien à voir avec le relativisme de FS : par exemple, Gandhi disait que tous les métiers se valent, mais estimait quand même que les métiers manuels sont plus valorisants.

Par ailleurs, rappelons que les ashrams fondés par Gandhi ne sont en aucun cas des organisations de type FS, mais des groupes BO avec des règles DQ. Quand on y regarde de plus près, plusieurs des mouvements qui se réclament de la pensée de Gandhi ne culminent pas véritablement en FS, le relativisme notamment y étant absent, et ont un positionnement sur la Spirale Dynamique semblable aux groupes de Bapu.

Enfin, quel que soit son positionnement sur la spirale, Gandhi reste un maître lorsqu'il s'agit de donner une dimension sociétale à un combat, une action ou une idée. Son sens de la communauté ne peut qu'inspirer ceux qui privilégient les niveaux d'existence du sacrifice de soi.

En conclusion

« Il n'y a pas de “gandhisme”, et je ne veux pas voir de secte se constituer après moi. Je ne prétends nullement avoir été à l'origine d'une nouvelle doctrine.
J'ai simplement voulu, à ma manière, appliquer aux problèmes de notre vie quotidienne des principes de valeur éternelle. »
[4, p. 92]

Du petit garçon timide, devenu alors un grand Mahatma, Jawaharlal Nehru dit, un jour, qu'il avait obtenu pour l'Inde une « transformation psychologique, un peu à la manière d'un expert en méthodes psychanalytiques qui aurait profondément sondé le passé de son patient pour découvrir les origines de ses complexes, les lui aurait mis sous les yeux, et l'aurait libéré ainsi de ce fardeau. » [6, p. 248] Il a ajouté qu'il avait rendu à l'Inde son « identité ».

GanddhiÀ travers un cheminement parfois chaotique sur la Spirale Dynamique, Gandhi s'est forgé une identité forte et a trouvé sa Vérité DQ, Satyagraha, moins dogmatique que d'autres vérités DQ car elle prend en compte les multiples facettes de l'Inde, où les niveaux d'existence BO et CP s'expriment fortement. Ainsi, le Mahatma a conduit l'Inde sur le chemin de l'indépendance car sa philosophie a su, mieux que d'autres, rassembler, transcender et inclure les niveaux précédents de la Spirale Dynamique.

Par sa compréhension des lois DQ et ses insights ER, Bapu a su trouver le terrain de jeu idéal pour contrer l'Angleterre : « Gandhi mit son impitoyable lucidité au service d'une éthique commerciale. Il inaugura en 1922 sa politique de non-coopération civile et son boycott des produits anglais qui prit complètement à contre-pied l'administration anglaise et la plongea dans une réaction policière qui causa sa perte. » [1, p. 22]

L'action de Gandhi est parfaitement adaptée aux milieux et aux circonstances, et à un sous-continent en transition CP/DQ.

Devenu une icône de la non-violence, Gandhi a offert un modèle DQ à tous les peuples qui vivent dans l'oppression, bien au-delà de l'Inde. Il propose une voie différente à la violence CP ne résout plus rien : « Tous les intouchables du monde se murmuraient son nom comme celui du guerrier qui leur promettait la libération au prix de leur courage. La révolte planétaire des petites gens contre leurs oppresseurs naquit à l'ombre du manguier où un vieillard de soixante-dix ans filait son rouet ». [1, p. 178]

Bibliographie

[1] Guy Deleury, Gandhi : chemins d'éternité, Pygmalion, 2007.
[2] Gandhi, Autobiographie ou mes expériences de vérité, Presses universitaires de France, 1998.
[3] Louis Fisher, The Life of Mahatma Gandhi, Harper Collins, 2007.
[4] Krishna Kripalani Éditeur, Tous les hommes sont frères, Vie et pensées du Mahatma Gandhi d'après ses œuvres, Gallimard Folio Essais, 2007.
[5] Dominique Lapierre & Larry Collins, Cette nuit la liberté, Livre de poche, 2004.
[6] Erik H. Erikson, La Vérité de Gandhi, les origines de la non-violence, Flammarion1974
[7] Arthur Herman, Gandhi & Churchill, Bantam Book 2008

Autres ressources

Discours : http://www.harappa.com/gandhi.mp3 ou http://www.kamat.com/mmgandhi/gandhi.wav
Images d'archives : http://www.youtube.com/user/gandhiserve#p/c/4A57D2453CE811DC/50/0-jqUJIKgWk
Une analyse des lettres de Gandhi à Hitler : http://www.voxnr.com/cc/dh_autres/EEVpFZAyFkOeqoVceT.shtm

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